ToxSyn : de la mesure des traitements à l'évaluation des risques réels

Réduire l'usage des produits phytosanitaires et limiter l'impact environnemental de la protection des cultures restent deux objectifs essentiels pour nos sociétés. Mais compter les traitements ne suffit pas à mesurer les progrès réellement accomplis. Avec ToxSyn, SynDev, INRAE (UMR EcoSys) et AgroParisTech développent une méthode capable d'analyser une stratégie de protection dans son ensemble, d'identifier ce qui contribue réellement au risque et de comparer des scénarios d'amélioration.
Notre ambition : transformer la donnée en un véritable outil d'aide à la décision.
1. Pourquoi analyser l'itinéraire dans son ensemble ?
Un itinéraire cultural est une succession de décisions : choix des produits et des matières actives, doses, dates d'intervention, mélanges, répétition ou alternance des modes d'action, stade de la culture, conditions pédoclimatiques au moment de l'application. Chacun de ces paramètres influence le niveau de risque final, pour la santé humaine comme pour l'environnement. Deux programmes comportant le même nombre de traitements peuvent ainsi présenter des profils très différents pour l'applicateur, le consommateur, les organismes non ciblés, le sol ou la ressource en eau.
L'enjeu n'est donc plus seulement de savoir si un produit est autorisé, ni combien d'applications ont été réalisées, mais de comprendre ce qu'implique leur combinaison à l'échelle d'une parcelle, d'une campagne et, à terme, d'une filière ou d'un bassin versant.
Cette lecture d'ensemble répond à trois besoins.
Décider. Toutes les interventions ne pèsent pas du même poids dans le risque global. Certaines y contribuent marginalement ; d'autres en concentrent une part importante, en raison des propriétés de la substance, de sa dose, de sa répétition ou des conditions dans lesquelles elle est appliquée. Les identifier permet d'agir en priorité là où le gain sera le plus élevé.
Mesurer le progrès réel. Une diminution du nombre de traitements est un signal positif, mais elle ne garantit pas une réduction équivalente du risque. À l'inverse, la substitution d'une substance, l'ajustement d'une dose ou un meilleur positionnement peuvent produire un bénéfice important sans faire chuter l'IFT. Cette nuance est indispensable pour valoriser le travail engagé par les agriculteurs, les conseillers et les filières : il ne s'agit plus de démontrer que les pratiques ont changé, mais d'expliquer en quoi elles réduisent effectivement les risques.
Élargir l'évaluation environnementale. L'empreinte carbone est incontournable, mais elle ne dit rien de la toxicité pour l'applicateur ou le consommateur, des effets sur les organismes non ciblés, de la persistance des substances ou de leur transfert vers les eaux superficielles et souterraines. Une stratégie de durabilité cohérente doit croiser plusieurs dimensions : climat, santé humaine, biodiversité, qualité des sols et protection de l'eau.
2. Des indicateurs utiles, mais partiels
Plusieurs méthodes permettent aujourd'hui de suivre les usages phytosanitaires ou d'approcher leurs impacts :
- L'IFT mesure la fréquence des traitements rapportée à une dose de référence, sans différencier les substances selon leur toxicité, leur persistance ou leur mobilité.
- L'EIQ, développé par l'université Cornell, agrège des composantes relatives à l'applicateur, au consommateur et à l'environnement ; son score global peut toutefois masquer des profils très différents, faute de prendre en compte l'usage réel du produit et son contexte.
- I-Phy propose une lecture multicritère intégrant les risques de transfert vers les compartiments environnementaux ainsi que le contexte parcellaire — à condition de disposer de données suffisamment précises, sans quoi le calcul n'aboutit pas.
- Le HPLI complète l'analyse sur la charge associée aux pesticides, mais reste dépendant du périmètre retenu, des données disponibles et des règles de calcul.
Ces indicateurs sont complémentaires mais aucun ne suffit isolément à décrire la complexité d'un itinéraire.
L'analyse produit par produit se heurte à la même limite : elle décrit chaque intervention séparément alors que la réalité agronomique est cumulative. Elle intègre mal la répétition d'une matière active, les mélanges, les applications tardives ou les conditions favorables au ruissellement et au lessivage.
Elle entretient enfin une confusion fréquente entre danger et risque. Le danger correspond aux propriétés intrinsèques d'une substance ; le risque combine ce danger et le niveau d'exposition, directement lié aux conditions réelles d'utilisation.
À produit identique, deux applications peuvent donc présenter des niveaux de risque très différents. L'objectif n'est pas de remplacer un indicateur par un autre, mais d'organiser leur complémentarité et de replacer les résultats dans la réalité de l'itinéraire.

3. ToxSyn : mesurer, comprendre et comparer
Porté par SynDev, ToxSyn vise à donner aux acteurs agricoles un module numérique capable d'évaluer le profil sanitaire et environnemental des itinéraires culturaux de leur filière, et d'éclairer leurs choix de solutions.
Le projet part d'une conviction simple :
« pour améliorer une stratégie phytosanitaire, il faut pouvoir l'analyser dans son ensemble et comprendre les facteurs qui déterminent son profil de risque. »
La méthode mobilise I-Phy, l'EIQ et le HPLI. Il ne s'agit pas d'additionner trois notes pour produire un score opaque, mais d'exploiter leurs complémentarités afin d'éclairer plusieurs dimensions : toxicité potentielle pour l'applicateur et le consommateur, écotoxicité pour les organismes non ciblés, persistance et devenir des substances, transfert vers l'eau et le sol, contribution de chaque traitement au profil global.
La première phase de travail porte sur une centaine d'itinéraires techniques de la campagne 2026 et plus de 250 substances actives. Cette base permet de comparer des stratégies réellement mises en œuvre et d'observer la diversité de leurs profils. Les premiers résultats montrent une forte variabilité entre itinéraires, qui ne s'explique pas seulement par le nombre de traitements : les substances mobilisées, leurs doses, leur répétition et le contexte d'utilisation y contribuent tout autant.
ToxSyn procède en quatre étapes :
- Mesurer le profil toxicologique et environnemental d'un itinéraire.
- Décomposer le résultat pour identifier les traitements et substances les plus contributifs.
- Comparer plusieurs campagnes, parcelles, stratégies ou scénarios alternatifs.
- Agir en recherchant les leviers de réduction compatibles avec la cohérence agronomique.
La deuxième étape est déterminante : un indicateur n'a de valeur opérationnelle que s'il permet de comprendre pourquoi le résultat est élevé ou faible. On doit pouvoir remonter du profil global à la substance, au traitement ou à la condition d'application qui l'explique.
ToxSyn n'a vocation ni à se substituer à l'évaluation réglementaire, ni à prédire une contamination. C'est un outil d'évaluation comparative, destiné à hiérarchiser les situations, cibler les points de vigilance et orienter la recherche d'alternatives.
4. De l'indicateur à l'action : une utilisation concrète
Prenons une filière souhaitant améliorer la protection d'une culture sans fragiliser sa performance technique. L'IFT de l'itinéraire de référence a déjà diminué, mais l'analyse ToxSyn montre qu'une part importante du risque reste concentrée sur deux interventions : la première en raison du profil et de la répétition d'une substance, la seconde en raison de son potentiel de transfert vers l'eau dans certaines conditions pédoclimatiques.
La question n'est alors plus « peut-on supprimer un traitement ? », mais « sur quelles interventions agir en priorité pour réduire le risque sans perdre en efficacité ? »
Plusieurs scénarios peuvent être construits : mieux positionner une intervention, ajuster une dose, substituer la substance la plus contributrice, intégrer une solution de biocontrôle ou un levier agronomique, modifier l'enchaînement du programme, ou renoncer à une application lorsque le contexte augmente le risque de transfert. Chacun est ensuite comparé à la référence selon son profil ToxSyn, son IFT, son efficacité attendue, sa faisabilité et sa cohérence économique. Le meilleur scénario n'est pas nécessairement celui qui compte le moins d'interventions, mais celui qui offre le compromis le plus robuste entre protection de la culture et réduction des impacts.
Pour l'agriculteur, ToxSyn rend visibles les conséquences de ses choix et les marges de progrès les plus accessibles. Pour le conseiller, il soutient une recommandation plus transparente et mieux contextualisée. Pour une filière, il permet de comparer des groupes d'itinéraires, de suivre leur évolution et de cibler les actions d'expérimentation ou de formation.
À l'échelle d'un territoire ou d'un bassin versant, l'approche ouvre une perspective supplémentaire : croiser molécules, pratiques, caractéristiques des parcelles et conditions pédoclimatiques pour identifier en amont les situations à risque de transfert vers les eaux superficielles ou souterraines. Autrement dit, passer d'une logique de constat à une logique d'anticipation — ne plus attendre de mesurer une contamination pour agir, mais adapter les décisions avant l'application.

5. Mieux mesurer pour mieux transformer
La transition ne consiste pas seulement à traiter moins. Elle consiste à réduire les risques de manière démontrable, sans dissocier les objectifs environnementaux de la réalité agronomique et économique des exploitations.
Avec ToxSyn, SynDev et ses partenaires veulent rendre l'évaluation des pratiques plus complète, plus transparente et plus utile à l'action. L'objectif n'est pas de juger, mais de permettre aux acteurs agricoles de comprendre leurs marges de progrès, de comparer des solutions et de décider en connaissance de cause.
Parce qu'une transition efficace ne consiste pas à faire moins, mais à faire mieux — au bon endroit, au bon moment, et en étant capable d'en mesurer les effets.


